ßosselin

 

Le Noroît. 21/04/40

      Chaque soir ,un pêcheur de mes voisins, vieux et sale, apporte son petit fils près des barques et lui montre le coucher du soleil. Le printemps et le temps clair rendent la mer poissonneuse. Avant-hier, une barque ramenait une centaine de raies bouclées et gluantes, trois gros turbots, des soles qui se cambraient sur le galet, des tourteaux baveux et cinq grands homards bleus.Cela faisait rêver, sur nos galets froids, à des soupes de poissons méridionales, à du homard bien épicé, aux roches brûlantes de soleil de la côte roussillanaise. Pas de bruit,sauf celui de la mer. La criée au poisson se fait toujours par clignements d'yeux, tu sais. Je te souhaite quelques balades dominicales comme celle que je viens de faire vers Bénouville ... : pleine de vent, de soleil et de joie physique, avec le secret dégoût de ne pouvoir mieux meubler une si éclatante journée...

26/04/40

      Je continue à vivre mes soirées, baignée dans l'admirable lumière que tu connais.Chaque soir, j'attends sept et huit heures avec autant d'impatience que j'ai pu attendre Pierre. Dès cinq heures je ne fais plus rien de bon, j'épie le ciel, la mer, je cherche à deviner le spectacle futur, toujours imprévisible. Devant la mer qui se glace de gris, de bleu, de vert, de rouge, de violet, je danse ma joie.Surtout les ciels qui s'éclaboussent de rouge sanglant, de vert cru ou d'or en fusion, avec des nuages si lourds qu'ils s'écrasent sur la falaise, violents et mouvants, me réservent chaque soir une joie égale et neuve. Quand la nuit est tout à fait tombée, je commence à travailler. Il le faut....

Madeleine  Michelis