ßosselin
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Le Noroît. 17/01/1940 Ce matin, en poussant les volets de ma porte-fenêtre, j'aurais pu, n' était la mer, me croire au balcon d'un chalet de montagne. Toute la nuit, j'avais entendu, mêlé au bruit de la mer, le choc mou de la neige contre les persiennes. A sept heures, sous un ciel plombé, buté, elle adoucissait de son contour virginal la grève, les falaises, les toits secs des maisons. Du côté de la cuisine, c'était encore plus étonnant : on ne voyait plus la mer, on ne pouvait plus soupçonner sa présence. C'était une petite ville de montagne qui s'était logée là. Tout à coup, le soleil, par delà quelques sapins, naissait de la colline et de la neige, dans un ciel d'un bleu intense. Quand je suis revenue à mon balcon, le plumage des mouettes rosissait, les nuages de neige filaient vers le large. L'écume du flot et la neige qu'elle touchait vivaient toute la gamme des blancs lumineux et laiteux. J'ai béni mon exil à Etretat. Les gosses, même et surtout les premières, m'ont bourrée de boules de neige. J'ai flanqué ma serviette sur un mur, j'ai riposté ferme et dur. C'était rudement sympa. Ce soir, le pays a repris grise mine. Si j'avais à imaginer un paysage d'enfer, je me servirais, je crois, de la falaise d'aval, durcie, implacable, sous ce ciel lourd de neige. Les mouettes crient, tourbillonnent, la mer crépite, nous aurons froid cette nuit. 31/01/1940 Depuis lundi, les lignes téléphoniques, télégraphiques et électriques sont coupées : nous sommes sans électricité,sans eau, et j'ai la grippe... ...Lundi matin, j'ai attendu mon car pour Etretat 3/4 d'heure dans la pluie et le vent. C'est là que j'ai chopé la grippe. Sur le plateau, spectacle extraordinaire : les arbres n'étaient pas givrés mais cristallisés. A mesure que la pluie glissait le long des troncs ou des branches, elle prenait. A la place des hêtres bien drus qui gardent leurs fermes, on avait affaire à quelque boqueteau hivernal d'une tapisserie légendaire; la glace donnait aux troncs sa légèreté, sa transparence, les arbres étaient déformés, magnifiés, dépersonnalisés. Mais de temps à autre, on en voyait s'ouvrir en deux ou laisser tomber une de leurs maîtresses branches. La glace qui se détachait gardait l'empreinte de l'écorce. Des pylones barraient la route, renversés par le vent et le gel. Le car faisait des embardées, on dansait sur la route la danse du verglas... |
| Madeleine Michelis |

